La simple vérité

(Note du traducteur : cet article est particulièrement long et rédigé dans un style humoristique assez différent du Yudkowsky habituel. Ça plait à certains et pas à d’autres. Si vous êtes de cette seconde catégorie, n’hésitez pas à passer directement à la suite.)

Je me souviens d’avoir écrit une dissertation sur l’existentialisme que mon professeur avait noté F. Elle avait souligné une vingtaine d’occurrences des mots « vrai » et « vérité » et ajouté des points d’interrogation à côté. Elle voulait savoir ce que j’entendais par « vérité ».

— Danielle Egan (journaliste)

Avant-propos :

Cet article a pour but de rétablir une vue naïve de la vérité.

– Ma poudre de perlimpinpin peut vous guérir du cancer du poumon en moins de trois semaines.

– N’y a-t-il pas une étude prouvant que cela n’est pas vrai ?

– Cette idée de « vérité » est fort naïve. Que voulez-vous dire par « vrai » ?

Bien des gens ne savent pas formellement répondre à cette question. Mais ils ne devraient pas pour autant laisser tomber l’idée de « vérité ». Il fut un temps où personne ne connaissait la loi de la gravitation dans tous ses détails, mais celui qui se jette du haut d’une falaise tombe.

J’ai souvent observé (particulièrement sur les mailing lists) qu’au cours d’une discussion, quelqu’un dit « X est vrai » et déclenche une dispute sur l’usage du mot « vrai ». Cet article n’est pas une référence encyclopédique à l’usage d’une telle dispute. J’espère plutôt que les ergoteurs liront cet article et reviendront ensuite au sujet de leur discussion antérieure.

Dans cet article, je pose des questions. S’il vous semble y avoir une réponse franchement évidente, c’est probablement la mienne. Le choix évident n’est pas toujours le meilleur, mais sacrebleu, parfois il l’est. Quand je trouve une réponse évidente, je n’arrête pas pour autant de chercher, mais si après recherche la réponse évidente semble toujours aussi évidente, je n’ai pas honte de m’y tenir. Oh, bien sûr, tout le monde pense que deux plus deux égale quatre, tout le monde dit que deux plus deux égale quatre, et pour les basses choses matérielles de la vie de tous les jours, les gens agissent comme si deux plus deux égale quatre, mais à quoi est-ce que deux plus deux est réellement, fondamentalement égal ? Pour autant que je sache, quatre. C’est toujours quatre même si je pose la question d’un ton grave et solennel. Trop facile, me dites-vous ?  Peut-être qu’en ce cas précis, la vie n’a pas à être compliquée. Ce serait un agréable changement.

Si vous êtes l’un de ces bienheureux pour qui la question parait complètement triviale, j’espère qu’elle vous paraitra toujours triviale en fin d’article. Si vous vous retrouvez embourbés dans de profondes et mystérieuses énigmes, n’oubliez pas qu’un système que vous comprenez parfaitement, au point de savoir le reconstruire vous-même à base de seaux et cailloux, ne devrait plus vous être mystérieux.

Si vous sentez que la confusion vous menace lorsque vous interprétez une métaphore comme une métaphore, essayez de tout prendre littéralement.

Imaginez qu’en un âge précédant l’histoire et les mathématiques, je suis un berger qui a du mal à garder trace de ses moutons. Mes moutons dorment dans un enclot, à l’abri des loups qui rôdent la nuit. Chaque matin, je dois libérer les moutons pour qu’ils puissent aller brouter dans les prés. Chaque soir, je dois trouver mes moutons et les ramener dans leur enclot. Si un mouton dort à l’extérieur, il n’en restera qu’une carcasse à moitié dévorée le lendemain matin. Mais c’est tellement décourageant de devoir écumer les prés pendant des heures à la recherche d’un hypothétique mouton retardataire. Parfois je rentre me coucher plus tôt, et le plus souvent je m’en tire sans mal ; mais environs une fois sur dix, je trouve un mouton mort le lendemain.

Si seulement il existait un moyen de prédire s’il reste ou non des moutons dans les prés, sans devoir faire l’effort de chercher ! J’essaye plusieurs techniques : je secoue les baguettes divinatoires de ma tribu ; j’exerce mes pouvoirs psychiques pour repérer les moutons par clairvoyance ; je ressasse longuement les raisons qui me font croire que tous mes moutons sont dans l’enclot. Et ça ne change rien. Environs une fois sur dix, quand je rentre chez moi plus tôt, je trouve un mouton mort le lendemain matin. Peut-être vais-je me rendre compte que mes techniques ne fonctionnent pas, ou peut-être vais-je trouver une excuse compliquée pour chaque échec. Mais mon problème est le même. Je peux passer une heure à fouiller chaque buisson et crevasse, ou je peux rentrer me coucher plus tôt et perdre, en moyenne, un dixième de mouton.

Un soir, je me sens particulièrement fatigué. Je secoue les baguettes divinatoires et elles m’affirment que tous les moutons sont dans l’enclot. Je visualise chaque buisson et crevasse, et je ne perçois la présence astrale d’aucun mouton. Pris d’un doute, je jette un œil dans l’enclot, et il me semble qu’il y a là une quantité considérable de moutons. Ayant donc décidé que j’ai fait plus qu’assez d’efforts, je me mets paisiblement au lit. Et le lendemain matin, je découvre deux carcasses de moutons. Fou de rage, je commence à penser de façon créative.

Ce jour-là, on entend des coups de marteau à la porte de mon enclot à moutons.

Le lendemain matin, j’entrouvre la porte et, chaque fois qu’un mouton quitte l’enclot, je dépose un caillou dans un seau cloué à la porte. Le soir, pour chaque mouton qui retourne dans l’enclot, je retire un caillou. Quand le seau est vide, je peux arrêter de chercher et aller me coucher. C’est une idée géniale. Elle va révolutionner la communauté bergère.

Du moins en théorie. En pratique, il m’a fallu faire pas mal d’améliorations pour rendre la méthode fiable. Plus d’une fois, j’ai cherché pendant des heures sans rien trouver, sans pourtant qu’il y ait de mouton mort le lendemain matin. Il m’a fallu longuement réfléchir pour trouver les failles de la technique. Une fois, revenant d’une recherche infructueuse, je me suis souvenu qu’il y avait déjà quelques cailloux au fond de mon seau quand j’ai commencé ma journée. Ça s’est révélé être une mauvaise idée.  Une autre fois, lors d’une ennuyeuse après-midi, j’ai lancé des cailloux dans mon seau pour me distraire. Ça aussi c’était une mauvaise idée, ais-je réalisé après des heures de fouille. Mais j’ai continué à m’entrainer et suis devenu un cailloutiste assez habile.

Un après-midi, un homme richement vêtu d’une robe blanche, couronne de laurier, sandales et veston-cravate vient frapper à ma porte.

–Que puis-je pour vous ? lui demandais-je.

L’homme me montre son badge, me prouvant sans doute possible qu’il s’agit de Marcus Sophisticus Maximus, un représentant du Sénat de Rhum. (D’aucun pourrait se demander s’il ne s’agit pas d’un simple voleur de badge, mais le pouvoir de ces badges est tel que si quiconque venait à le porter, il serait aussitôt transformé en Marcus.)

– Appelez-moi Marc, dit-il. Au nom du Sénat, je suis venu confisquer les cailloux magiques. Des artefacts d’un tel pouvoir ne doivent pas tomber entre des mains ignorantes.

Mon fichu apprenti a encore été jacasser avec les villageois, grommelais-je dans ma barbe. Marc n’a pas l’air de plaisanter, aussi je soupire.

– Ce ne sont pas des cailloux magiques. Ce sont juste des pierres ordinaires que j’ai trouvé par terre.

Marc a un instant d’hésitation, puis se reprend.

– Je suis venu confisquer le seau magique ! déclare-t-il.

– Ce n’est pas un seau magique, dis-je avec lassitude. Avant, j’y rangeais mes chaussettes.

– Alors où est la magie ? demande Mark, le visage emplis de confusion.

Une question intéressante.

– C’est difficile à expliquer, dis-je.

Attiré par le bruit, mon apprenti Autrey s’approche de nous et y va de son explication :

– C’est le niveau des cailloux dans le seau. Il y a un niveau magique de cailloux, et il faut être pile au bon niveau sinon ça ne marche pas. Si on rajoute plus de cailloux, ou qu’on en retire du seau, le seau n’est plus au niveau magique. Pour l’instant, le niveau magique est…

Autrey regarde à l’intérieur du seau.

– …rempli d’environ un tiers.

– Je comprends ! dit Marc avec enthousiasme.

Il sort de sa poche arrière son propre seau, ainsi qu’une pile de cailloux qu’il répand à l’intérieur. Il jette un œil au contenu du seau et conclut :

– Voilà, le niveau magique de ce seau est d’être à moitié rempli. C’est ça ?

– Non ! répond Autrey avec fermeté. Le niveau magique n’est pas à moitié rempli. Le niveau magique est rempli d’un tiers. Moitié rempli n’est pas magique du tout. Et en plus, vous utilisez le mauvais seau.

Marc hésite et se tourne vers moi.

– Mais vous m’aviez dit que le seau n’est pas magique ?

– Il ne l’est pas,  répondis-je.

Un mouton franchit la porte de l’enclot et je jette un autre caillou dans le seau.

– Mais moi je surveille les moutons. Parlez plutôt à Autrey.

Marc regarde d’un air soupçonneux le caillou que je viens de rajouter, mais laisse cette question de côté pour l’instant. Il se tourne vers Autrey et se dresse de toute sa hauteur.

– Nous sommes en pays libre, dit-il. Sous la dictature bienveillante du Sénat bien sûr. Je peux jeter les cailloux que je veux dans le seau que je veux.

– Non, répond Autrey après un instant de réflexion. Sinon il n’y aura pas de magie.

– Enfin, explique Marc, je vous ai observé attentivement. Vous avez regardé dans votre seau, vérifié le niveau des cailloux, et décidé que c’est le niveau magique. J’ai fait exactement pareil.

– Ça ne marche pas comme ça, dit Autrey.

– Oh, je vois, dit Marc. Ce n’est pas le niveau des cailloux dans mon seau qui est magique, c’est le niveau des cailloux dans votre seau. C’est ça que vous pensez ? Et qu’est-ce qui rend votre seau tellement mieux que le mien, hein ?

– Ma foi, répond Autrey, si vous vidiez votre seau et que l’on transportait tous les cailloux de notre seau dans le vôtre, votre seau serait au niveau magique. Nous avons aussi une technique qu’on peut utiliser pour vérifier si votre seau est au niveau magique, quand on a déjà un seau au niveau magique. On l’appelle l’opération de comparaison de seau.

Un autre mouton passe et je rajoute un autre caillou.

–  Il a encore rajouté un caillou ! s’exclame Marc. Et j’imagine que vous voulez me faire croire que le nouveau niveau est magique lui aussi ? Qu’est-ce qui m’empêche de lancer des cailloux dans votre seau jusqu’à ce qu’il soit au même niveau que le mien ? Vous êtes juste en train de comparer mon seau à votre seau pour décider si vous trouvez que mon niveau est « magique » ou pas. Eh bien moi je pense que votre seau n’est pas magique, parce qu’il n’a pas le même niveau que le mien !

– Attendez, dit Autrey, vous n’avez pas bien compris…

– Quand vous dites « niveau magique », c’est juste le niveau des cailloux dans votre propre seau. Et quand moi je dis « niveau magique », je parle du niveau des cailloux dans mon seau à moi. Donc quand vous regardez dans mon seau et dites qu’il n’est « pas magique », le mot « magique » n’a pas le même sens selon la personne qui l’emploie. Vous devez préciser de quelle magie vous parlez. Vous devez dire que mon seau n’a pas le « niveau magique d’Autrey ». Et moi je dis que votre seau n’a pas le « niveau magique de Marc ». Ainsi, nous résolvons la contradiction apparente.

– Mais…, bredouille Autrey.

– Deux personnes différentes peuvent avoir deux seaux différents avec deux niveaux différents de cailloux, ce qui prouve que cette histoire de « magie » est complètement arbitraire et subjective.

– Marc, dis-je, est-ce que tu sais ce que ces cailloux font ?

Font ? répond Marc. Je croyais qu’ils étaient juste magiques.

– S’ils ne servaient à rien, dit Autrey, notre inspecteur ISO 9000 aurait éliminé cette procédure de notre travail quotidien. Il est très sévère.

– Comment s’appelle votre inspecteur ?

– Darwin, répond Autrey.

– Hm, dit Marc, c’est vrai que Charles est réputé très strict. Donc les cailloux protègent les moutons, causant l’accroissement de leur nombre ?

– Non, dis-je. L’intérêt des cailloux, c’est que si je regarde dans le seau et qu’il est vide, je sais que mes prés sont également vides de moutons. Sans le seau, je suis obligé de chercher des heures et des heures au cas où un mouton serait resté en arrière. Sinon, le lendemain matin, il y a parfois un mouton mort, car les loups dévorent les moutons qui dorment dehors. En regardant dans le seau, je sais quand tous les moutons sont dans leur enclot, et je peux moi aussi aller me coucher.

– Cela semble assez peu vraisemblable, finit par dire Marc après un instant de réflexion. Avez-vous essayés les baguettes divinatoires ? Elles sont infaillibles, d’après tous ceux que les prêtres n’ont pas brûlés vifs. Être brûlé vif est extrêmement douloureux, d’où j’en déduis que les baguettes divinatoires sont infaillibles.

– Vous pouvez utiliser les baguettes divinatoires si vous voulez, répondis-je.

– Mon dieu non, dit Marc. Elles fonctionnent à tous les coups, avec une précision absolue, comme de juste pour des objets aussi sacrés, mais que faire s’il y a un mouton mort le lendemain ? Je n’utilise les baguettes divinatoires que s’il n’y a aucun risque qu’elles ne se trompent. Sinon je risque d’être brûlé vif. Et donc votre seau magique, comment fonctionne-t-il ?

Je décide de commencer par le cas le plus simple.

– Eh bien, dis-je, imaginez que les prés soient vides de moutons, et que le seau ne soit pas vide. Nous perdrions des heures à chercher dans les prés un mouton qui n’y est pas. Et s’il y avait des moutons dans les prés mais que le seau était vide, alors nous irions nous coucher trop tôt et les moutons seraient mangés. Donc un seau vide est magique si et seulement si les prés sont vides…

– Une seconde,  dit Autrey. N’est-ce pas là une tautologie sans intérêt ? Que le seau soit vide, ou que les prés soient vides, c’est la même chose.

– Ça n’est pas sans intérêt, dis-je. Prenons une analogie : le logicien Alfred Tarski a dit un jour que l’affirmation « la neige est blanche » est vraie si et seulement si la neige est blanche. Si tu peux comprendre ça, tu devrais voir pourquoi un seau vide est magique si et seulement si les prés sont vides.

– Une seconde,  dit Marc. Ce sont des seaux. Ils n’ont rien à voir avec les moutons. Les seaux et les moutons sont complètement différents, et un mouton est bien incapable d’interagir avec un seau.

– Et d’où croyez-vous que vient la magie, alors ? demande Autrey.

– Vous dites que vous pouvez comparer deux seaux pour vérifier qu’ils sont au même niveau, raisonne Mark. Je peux concevoir qu’un seau puisse interagir avec un autre seau. Peut-être que si on accumule suffisamment de seaux, et qu’ils sont tous au même niveau, c’est ça qui engendre la magie. J’appellerai ça la théorie cohérentiste des seaux magiques.

– Intéressant, dit Autrey. Il se trouve que mon maître travaille à un système à seaux multiples. Il dit que ça fonctionnera mieux grâce à la « redondance » et à la « correction d’erreur ». Ça m’a l’air cohérentiste.

– Ce n’est pas tout à fait la même chose…, dis-je.

– Testons cette théorie cohérentiste de la magie, dit Autrey. Je vois que vous avez cinq autres seaux dans votre poche arrière. Je vais vous passer le nôtre et vous remplirez vos autres seaux au même niveau…

Marc bondit en arrière, frappé d’horreur.

– Non ! Ces seaux sont dans ma famille depuis plusieurs générations, et ils ont toujours tous été au même niveau ! Si j’accepte votre seau, ma collection de seaux deviendra moins cohérente, et la magie disparaîtra !

– Mais votre niveau actuel n’a rien à voir avec les moutons ! proteste Autrey.

– Ecoutez, dit Marc d’un ton exaspéré, je vous ai déjà expliqué : il est évidemment impossible que des moutons interagissent avec des seaux. Les seaux ne peuvent interagir qu’avec d’autres seaux.

– Je rajoute un caillou dans le seau chaque fois qu’un mouton passe,  signalai-je.

– Quel rapport ? dit Marc.

– C’est une interaction entre les moutons et les cailloux, répondis-je.

– Non, c’est une interaction entre les cailloux et vous, dit Marc. La magie ne vient pas des moutons, elle vient de vous. De simples moutons sont clairement dénués de toute magie. La magie doit bien venir de quelque part avant d’arriver au seau.

Je montre à Marc un mécanisme de bois accroché à la porte.

– Vous voyez le ruban qui pend de cette machine ? C’est encore un prototype, mais en principe, quand un mouton passe, il fait bouger le ruban. Quand le ruban bouge, un caillou tombe du réservoir et aboutit dans le seau. Comme ça, Autrey et moi n’avons pas à rajouter les cailloux nous-mêmes.

Marc fronce les sourcils.

– Je ne vous suis pas… Est-ce que le ruban est magique ?

– Je l’ai commandé en ligne, dis-je en haussant les épaules. À une boite qui s’appelle Sélection Naturelle. Le tissu s’appelle Modalité Sensorielle. Bon, j’avoue que ces noms sont un peu New Age, mais l’important c’est que le mouton déclenche une chaine de cause à effet qui se termine par un caillou en plus dans le seau. Ensuite on peut comparer le seau à d’autres seaux.

– Je ne vois toujours pas, dit Marc. Dans un seau, il n’y a pas la place pour un mouton. Seuls les cailloux peuvent y entrer, et il est clair qu’un caillou ne peut interagir qu’avec d’autres cailloux.

– Le mouton interagit avec des choses qui interagissent avec des cailloux…, dis-je.

Je cherche une analogie :

– Imaginez que vous regardiez vos lacets de chaussures. Un photon quitte le Soleil, franchit l’atmosphère terrestre, rebondit sur vos lacets, traverse la pupille de votre œil, et heurte la rétine, où il est absorbé par un cône ou un bâtonnet. L’énergie du photon excite le neurone, qui envoie un signal, lequel excite d’autres neurones. Une vague d’activations de neurones dans votre cortex visuel peut modifier vos croyances concernant vos lacets de chaussure, puisque vos croyances résident également dans votre substrat neuronal. Si vous pouvez comprendre cela, vous devriez comprendre comment un mouton qui sort de l’enclot cause l’ajout d’un caillou dans le seau.

– À quelle étape du processus est-ce que le caillou devient magique ? demande Marc.

– C’est… euh…

Maintenant je suis moi-même un peu désorienté. Je secoue la tête pour en déloger les toiles d’araignées. Ça semblait tellement simple quand je me suis levé ce matin, et le système de seau-et-cailloux lui-même n’est pas devenu plus compliqué.

– C’est beaucoup plus simple à comprendre si vous gardez en tête que le but du système est de garder trace des moutons.

– Laissez tomber.., soupire Marc. Il est clair que vous n’en savez rien. Peut-être que les cailloux sont tous magiques dès le départ, avant même d’entrer dans le seau. On pourrait appeler cette théorie le pancailloutisme.

– Ha ! s’exclame Autrey avec mépris. Vous êtes bien naïf ! Comme si les cailloux étaient tous égaux. Les cailloux dans votre seau ne sont pas magiques. Ce ne sont que des gravats sans intérêt !

Marc prit un air sévère.

– Voyez, s’exclame-t-il, voyez où mène votre philosophie ! Dès qu’on commence à dire que les cailloux de certaines personnes sont magiques et pas les autres, votre arrogance vous consume ! Vous vous croyez supérieurs aux autres ! À travers l’histoire, nombreux sont ceux qui ont torturés et massacrés au nom de leurs cailloux « magiques ». Vénérer un niveau de cailloux « magique », explique Marc d’un ton condescendant, implique qu’il y a un Niveau Idéal dans un Seau Suprême. Personne ne croit encore au Seau Suprême de nos jours.

– Premièrement, dis-je, les moutons ne sont pas des cailloux idéaux. Deuxièmement, je ne pense certainement pas que mon seau contienne réellement les moutons. Troisièmement, je ne vénère pas le niveau de mon seau. Je ne le considère pas comme parfait, et je le change de temps en temps – et je le fait parce que je m’intéresse aux moutons.

– En plus, dit Autrey, quelqu’un qui croit qu’avoir des cailloux idéaux lui donne le droit de torturer et massacrer commet une erreur qui n’a rien à voir avec seau ou cailloux. C’est résoudre le mauvais problème.

– J’imagine que je ne peux rien attendre de mieux de simples bergers, dit Marc, un peu calmé. Vous croyez même que la neige est blanche, pas vrai ?

– Euh… oui ? dit Autrey.

– Et ça ne vous dérange pas de savoir que Joseph Staline croyait que la neige était blanche ?

– Euh… non ? dit Autrey.

Marc dévisage Autrey avec incrédulité, et finit par hausser les épaules.

– Imaginons juste un instant que vos cailloux soient magiques et pas les miens. Pouvez-vous m’expliquer ce qui fait la différence ?

Mes cailloux représentent les moutons ! affirme triomphalement Autrey. Vos cailloux n’ont pas l’attribut de représentationisme, donc ils ne marcheront pas. Ils sont vides de sens. Regardez-les : aucune aura de contenu sémantique. Ce ne sont que de simples cailloux. Il vous faut un seau doté de pouvoirs spéciaux de causalité.

– Ah ! dit Marc. Des pouvoirs spéciaux de causalité, pas de la magie.

– Exactement, dit Autrey. Je ne suis pas superstitieux. Parler de magie à notre époque, ce serait inacceptable pour la communauté bergère internationale. Donc quand je vois quelque chose que je ne comprends pas, et que je veux l’expliquer à l’aide d’un modèle qui n’a aucune architecture interne et qui ne permet aucune prédiction même à postériori, je postule des pouvoirs spéciaux de causalité. Et si ça ne suffit pas, j’appellerai ça un processus émergent.

– Quel genre de pouvoirs spéciaux possède ce seau ? demande Marc.

– Hm, dit Autrey, peut-être ce seau est-il imprégné d’une relation qui-concerne avec les prés. Ça explique pourquoi il fonctionne. Lorsque le seau est vide, ça signifie que les prés sont vides.

– Où avez-vous trouvé ce seau ? dit Marc. Et comment avez-vous détecté sa relation qui-concerne avec les prés ?

– C’est un seau ordinaire, dis-je. Avant, je m’en servais pour grimper aux arbres. Je ne crois pas que cette question doit être tellement difficile. »

– Je parle à Autrey, dit Marc.

– Vous devez lier le seau aux prés, et les cailloux aux moutons, en utilisant un rituel magique – pardon, un processus émergent ayant des pouvoirs spéciaux de causalité – que mon maitre a découvert, explique Autrey.

Autrey décrit alors le rituel, et Marc hoche la tête avec sagacité.

– Vous devez rajouter un caillou chaque fois qu’un mouton quitte l’enclot ? demande Marc. Et retirer un caillou chaque fois qu’un mouton revient ?

– Oui, confirme Autrey.

– Ça doit être très dur, dit Marc avec compassion.

Autrey en est tout revigoré.

– Eh oui ! dit-il. C’est même traumatisant. Quand le seau est resté au même niveau pendant un moment, on… on s’y attache, à ce niveau.

Un mouton sort alors de l’enclot. Autrey bondit sur ses pieds, ramasse un caillou et le brandit vers le ciel.

– Voyez ! s’exclame-t-il. Un mouton s’en est allé ! Il me faut à présent ajouter un caillou à ce seau, ce très cher seau, et détruire à jamais son niveau si familier…

Un autre mouton sort de l’enclot. Pris dans sa tirade, Autrey ne le remarque pas, alors je jette un caillou dans le seau.

– …car telle est l’épreuve suprême du berger : rajouter un caillou, quel qu’en soit le prix, quel que soit l’amour qu’il porte à l’ancien niveau. Seuls les meilleurs des bergers peuvent triompher d’un tel obstacle…

– Autrey, dis-je, si tu veux un jour être un berger correct, apprend à te taire et à jeter le caillou. Pas de chichis. Fait ton travail.

– Et ce rituel, dit Marc, lie les cailloux aux moutons par les lois magique de Sympathie et de Contagion, comme une poupée vaudou.

Autrey fait la grimace.

– De grâce ! N’appelez pas cela Sympathie ou Contagion. Nous autres bergers sommes contre la superstition. Dites plutôt « intentionnalité » par exemple.

– Puis-je voir un de ces cailloux ? demande Marc.

– Bien sûr, dis-je. Je retire un caillou du seau et le lui lance. Puis je me baisse pour ramasser un caillou au sol et je le dépose dans le seau.

Autrey m’observe, perplexe.

– Tu n’as pas tout gâché ? me demande-t-il.

Je hausse les épaules.

– Je ne crois pas. On le saura avec certitude demain si on trouve un mouton mort, ou ce soir si on ne trouve pas de mouton après des heures de recherches.

– Mais…, commence Autrey.

– Je t’ai appris tout ce que tu sais, mais pas tout ce que je sais, dis-je.

Marc est encore en train d’examiner le caillou sous toutes ses coutures. Il pose la main dessus et murmure quelques mots, puis secoue la tête.

– Je ne sens aucun pouvoir magique, dit-il. Pardon : je ne sens aucune intentionnalité.

– Un caillou n’a d’intentionnalité que s’il se trouve dans un seau ma… un seau émergent, explique Autrey. Sinon c’est juste un caillou.

– Aucun problème, dis-je.

Je retire un caillou du seau et le jette de côté. Puis je m’approche de Marc, pose un doigt sur la main qui contient un caillou, et dis :

– Je déclare que cette main fait partie du seau magique !

Puis je reprends mon poste près de la porte.

–  Là tu es juste méchant pour le plaisir, dit Autrey en souriant.

Je hoche la tête ; c’est effectivement le cas.

– Mais est-ce que ça va vraiment marcher ? demande Autrey.

Je hoche à nouveau la tête – en espérant ne pas m’être trompé. J’ai déjà fait ça avec deux seaux, et en principe la main de Marc n’a rien de différent. Même si sa main est imprégnée de cet élan vital qui différencie la matière animée de l’inanimé, ça devrait fonctionner aussi bien que si Marc était une statue de marbre. Marc examine sa main, un peu déconcerté.

– Donc le caillou a de nouveau de l’intentionnalité maintenant ?

– Eh oui, dis-je. Ne ramassez pas d’autres cailloux, et ne jetez pas celui-ci, ou vous mettrez fin au rituel.

Marc acquiesce solennellement. Puis il reprend son étude du caillou.

– Je comprends maintenant pourquoi votre troupeau a tant grandi, dit-il. Avec le pouvoir du seau, vous pourriez ajouter un tas de cailloux, et des moutons reviendraient sans cesse des prés. Vous pourriez commencer avec juste quelques moutons, les laisser sortir, puis remplir le seau à ras bords avant leur retour. Et si c’est trop fatiguant de s’occuper de tant de moutons, vous pourriez les laisser partir, puis vider presque tout le seau, pour qu’il n’y en ai que quelques-uns qui reviennent… et vous agrandirez de nouveau le troupeau avant la tonte ! Sacrebleu ! Vous rendez-vous compte du pouvoir du rituel que vous avez découvert ? L’humanité toute entière va faire un bond en avant de plusieurs années, voire d’un siècle entier !

– Ça ne marche pas comme ça, expliquai-je. Si vous ajoutez un caillou avant qu’un mouton ne sorte, ou si vous en retirez un avant qu’un mouton ne rentre, ça met fin au rituel. Le pouvoir ne s’attarde pas dans les cailloux ; il se dissipe instantanément, comme une bulle de savon.

– Vous êtes sûr ? dit Marc, très déçu.

– J’ai essayé. Ça n’a pas marché.

Marc pousse un grand soupir.

– Dire que j’ai cru ces… mathématiques tellement puissantes et utiles… Hélas. Autant pour le progrès de l’humanité.

– Marc, dit Autrey, c’était une idée géniale. Je n’y aurai jamais pensé, et pourtant c’est tellement évident… Ce serait une énorme économie de travail. Il doit y avoir un moyen d’y parvenir ! On pourrait essayer avec différents seaux, pour trouver celui qui maintiendrait la ma– l’intentionnalité dans les cailloux, même sans le rituel. Ou essayer d’autres cailloux. Peut-être que nos cailloux n’ont pas les bonnes caractéristiques pour avoir une intentionnalité inhérente. Et si on sculptait des cailloux en forme de petits moutons ? Ou peut-être qu’il suffit d’écrire « mouton » sur les cailloux…

– Ça ne marchera pas, prédis-je d’un ton sec.

– Peut-être qu’il faut des cailloux organiques plutôt que minéraux, continue Autrey. Ou peut-être qu’il nous faut des pierres précieuses de grande valeur. Le prix des pierres précieuses double tous les 18 mois, donc si on achète une poignée de pierres précieuses aujourd’hui et qu’on attend une vingtaine d’années, elles auront une très grande valeur.

– Vous avez essayé d’ajouter des cailloux pour créer d’autres moutons et ça n’a pas marché ? me demande Marc. Quelle a été votre procédure exacte ?

– J’ai pris une poignée de billets de banque. Puis je les ai cachés sous mon matelas, un par un. Chaque fois que je cachai un nouveau billet, je ramassai un trombone dans ma boite de fournitures de bureau et je l’ajoutai à une petite pile. J’ai pris soin de ne pas garder de quantités en tête ; je savais juste qu’il y avait « beaucoup » de billets et « beaucoup » de trombones. Et à la fin, j’ai rajouté un unique trombone à la pile, l’équivalent de jeter un caillou dans le seau. Puis j’ai commencé à retirer les billets de banque du matelas et les trombones de la pile. Et à la fin, il m’est resté un unique trombone.

– Qu’est-ce que ça veut dire ? demande Autrey.

– Ça veut dire que cette astuce ne fonctionne pas. J’ai mis fin au rituel avec cette seule erreur, et le pouvoir ne s’est pas attardé ; il s’est immédiatement dissipé. La pile de trombones et de billets de banque ne se vidaient plus en même temps.

– Vous avez vraiment essayé ? demande Marc.

– Oui, dis-je. J’ai vraiment effectué l’expérience, pour vérifier que le résultat correspondait à ma prédiction théorique. J’ai un attachement sentimental à la méthode scientifique, même quand elle semble absurde. Et puis bon, si j’avais eu tort ?

– Si ça avait fonctionné, dit Marc, vous auriez été coupable de contrefaçon ! Imaginez le résultat si tout le monde faisait pareil. L’économie s’effondrerait ! Tout le monde aurait des milliards de billets qui ne pourraient rien acheter !

– Pas du tout, dis-je. Par la même logique qui dit qu’ajouter un trombone à la pile crée un nouveau billet de banque, créer un nouveau billet de banque créerait une valeur équivalente de biens et services.

– La contrefaçon reste un crime, dit Marc en secouant la tête. Vous n’auriez pas dû essayer.

– J’étais à peu près sûr d’échouer.

– Ah ! dit Marc. Vous vous attendiez à échouer ! Vous n’avez pas cru pouvoir réussir !

– En effet, admis-je. Votre analyse psychologique est remarquable.

– Eh bien voilà le problème, dit Marc avec agitation. La magie nécessite croyance et volonté. Si vous ne croyez pas pouvoir le faire, vous ne pouvez pas le faire. Vous devez changer votre croyance à propos du résultat, et ça changera le résultat lui-même.

– C’est amusant que vous disiez ça, répondis-je. C’est ce que m’a dit Autrey quand je lui ai parlé de la technique du seau-et-cailloux. Que c’était trop ridicule pour qu’il puisse y croire, et que donc ça ne marcherai pas pour lui.

– Comment l’avez-vous convaincu ? demande Marc.

– Je lui ai dit de se taire et de suivre les instructions, dis-je, et quand la technique a fonctionné, Autrey a commencé à y croire.

Marc prend l’air perplexe.

– Ça n’a aucun sens, dit-il. Ça ne résout pas le dilemme de la poule et de l’œuf.

– Mais si, dis-je. La technique du seau fonctionne qu’on y croie ou non.

– Mais c’est absurde ! s’indigne Marc. Je ne crois pas en une magie qui fonctionne qu’on y croie ou non !

– J’ai dit la même chose, signale Autrey. Apparemment j’avais tort.

– Mais, dit Marc en fronçant les sourcils, si vous ne croyiez pas en une magie qui fonctionne qu’on y croie ou non, pourquoi la technique du seau a-t-elle fonctionné alors que vous n’y croyiez pas ? Est-ce que vous croyiez en une magie qui fonctionne qu’on y croie ou non, qu’on croie ou non en une magie qui fonctionne qu’on y croie ou non ?

– Je… ne pense pas…, dit Autrey d’un ton dubitatif.

– Mais si vous ne croyiez pas en une magie qui fonctionne que vous… attendez une seconde, il faut que je prenne de quoi écrire…

Marc gribouille quelques lignes, relit son résultat avec scepticisme, tourne son papier à l’envers, puis laisse tomber.

– Peu importe. La magie est déjà assez difficile à comprendre. La métamagie est trop compliquée pour moi.

– Marc, je ne pense pas que tu comprennes vraiment la technique du cailloutisme, dis-je. Il ne s’agit pas d’utiliser des cailloux pour contrôler les moutons. Il s’agit d’amener les moutons à contrôler les cailloux. Cette technique ne nécessite pas qu’on croie qu’elle va fonctionner. La technique fonctionne d’abord, et ensuite on se met à y croire.

– C’est ce que vous croyez, dit Marc.

– C’est ce que je crois, je réponds, parce que ça se trouve être vrai. Le lien entre la réalité et mes croyances est que la réalité contrôle mes croyances, pas le contraire.

Un autre mouton passe, me faisant ajouter un autre caillou.

– Ah ! Nous arrivons au cœur du problème, dit Marc. Qu’est-ce que cette soi-disant « réalité » ? Je comprends quand on dit qu’une hypothèse est élégante, ou falsifiable, ou compatible avec les éléments de preuve disponibles. Mais il me semble que lorsqu’on qualifie une croyance de « vraie » ou de « réelle », c’est comme de dire qu’on y croit vraiment très fort. »

– Eh bien…, dis-je lentement. À vrai dire, je ne suis pas trop sûr moi-même de l’origine de cette idée de « réalité ». Je ne sais pas créer ma propre réalité en laboratoire, c’est donc que je ne la comprends pas complètement. Mais de temps en temps j’ai la conviction que quelque chose va se produire, et il se produit quelque chose d’autre. J’ai besoin d’un mot pour la chose qui détermine mes résultats expérimentaux, alors j’appelle cette chose « réalité ». Cette « réalité » est apparemment distincte de mes meilleures hypothèses. Même quand j’ai une hypothèse très simple, et une foule d’éléments de preuve en sa faveur, il m’arrive d’être surpris. Il me faut donc des noms différents pour les machins qui déterminent mes prédictions et le machin qui détermine mes résultats expérimentaux. J’ai choisi « croyances » et « réalité ».

– Je perds mon temps à écouter ces bêtises, grogne Marc. Quoi que vous puissiez dire à propos de cette soi-disant « réalité », ça n’est rien qu’une autre croyance. Même votre croyance que la réalité prime sur vos croyances n’est qu’une croyance. La conclusion logique est que la réalité n’existe pas. Seules les croyances existent.

– Une seconde, dit Autrey. Pourriez-vous réexpliquer la fin ? C’est tellement inattendu que j’ai un peu perdu le fil.

– Quoi que vous puissiez dire de la réalité, ça ne sera qu’une autre croyance, explique Marc. Il en découle inévitablement qu’il n’y a pas de réalité, juste des croyances.

– Je vois, dis-je. De même, quoi que vous mangiez, vous êtes obligés de le manger par la bouche. La conclusion logique est qu’il n’y a pas de nourriture, juste des bouches.

– Exactement, dit Marc. Tout ce que l’on mange doit passer par la bouche. Comment pourrait-il y avoir de la nourriture hors d’une bouche ? C’est une idée absurde. Ce qui prouve que la « nourriture » est une idée incohérente. C’est pour ça que nous mourrons tous de faim : il n’y a pas de nourriture.

– Mais je ne meurs pas de faim, dit Autrey en examinant prudemment son estomac.

Aha ! s’exclame triomphalement Marc. Et qu’est-ce qui vous permet d’émettre cette objection ? Votre bouche, mon ami, votre bouche ! Quelle meilleure preuve de l’impossibilité de toute nourriture ?

De derrière nous s’élève une voix rauque et éraillée.

Qu’est-ce que c’est que cette histoire de famine ?

Autrey et moi avons l’habitude et parvenons à garder notre calme, mais Marc bondit dans les airs. L’inspecteur Darwin sourit d’un air pincé, satisfait de son effet de surprise, et coche une case sur son carnet.

– C’est juste une métaphore ! explique hâtivement Marc. Pas la peine de me prendre ma bouche ou quoi que ce soit…

Pourquoi vous faut-il une bouche s’il n’y a pas de nourriture ? demande Darwin avec agacement. Peu importe. Je n’ai pas de temps à perdre avec cette idiotie. Je suis venu pour inspecter les moutons.

– Le troupeau se porte très bien, monsieur, dis-je. Aucune perte depuis janvier.

Excellent. Je vous accorde 0.12 points d’aptitude. Et cette personne, qu’est-ce qu’elle fait là ? Est-elle un élément indispensable aux opérations ?

– Pour autant que je le sache, il serait plus utile à la race humaine s’il servait de lest à une montgolfière, dis-je.

– Ouille, commente Autrey.

– Je me moque de la race humaine. Laisse-le parler pour lui-même.

Marc se dresse de toute sa hauteur.

– Ce simple berger, dit-il en me pointant du doigt, affirme qu’il existe une réalité. Cela m’offusque, car j’ai la profonde et inébranlable certitude qu’il n’y a aucune vérité. L’idée de « vérité » n’est qu’un stratagème permettant à certaines personnes d’imposer leurs croyances sur les autres. Chaque culture a sa propre « vérité », et aucune culture n’a de « vérité » supérieure aux autres. Ceci s’applique en tout temps et tout lieu, et je tiens à ce que vous soyez d’accord.

– Une seconde, dit Autrey. Si rien n’est vrai, pourquoi devrais-je vous croire quand vous dites que rien n’est vrai ?

– Je n’ai pas dit que rien n’est vrai…, commence Marc.

– Si si, insiste Autrey,  je vous ai entendu.

– …J’ai dit que l’idée de « vérité » est une excuse utilisée par certaines cultures pour imposer leurs croyances sur les autres. Donc quand vous dites qu’une chose est « vraie », cela veut juste dire que votre groupe social a un quelconque intérêt à ce que cette croyance se répande.

– Et ce que vous venez de dire est vrai ? demandais-je.

–Absolument, indéniablement vrai ! dit Marc avec énergie. Chacun crée sa propre réalité.

– Dire que chacun crée sa propre réalité, dit Autrey l’air à nouveau perplexe, est, en toute logique, une toute autre question. C’est sans rapport avec l’idée qu’il n’existe aucune vérité – ce qui serait d’ailleurs un état des choses si étrange que j’ai du mal à m’en faire une image cohérente. Peut-être parce que vous n’avez pas encore expliqué comment c’est censé fonctionner exactement…

– Et voilà, s’exclame Marc avec exaspération, vous êtes encore en train d’essayer d’imposer vos concepts occidentaux de logique, de rationalité, de raison et de cohérence.

– Diable, grommelle Autrey, voilà maintenant une troisième proposition complètement indépendante…

– Elle n’est pas indépendante, répond Marc. Vous prenez les choses dans le mauvais sens lorsque vous traitez mes affirmations comme des hypothèses dont il faut déduire des conséquences. Vous devez les interpréter comme des excuses universelles, dont je peux me servir dès que quelqu’un dit quelque chose qui me déplait. Ce n’est pas censé être un modèle du fonctionnement de l’univers, c’est juste une échappatoire infaillible. Le truc est d’appliquer l’excuse sélectivement. Quand je dis que la vérité n’existe pas, ça s’applique à votre affirmation que le seau magique fonctionne qu’on y croie ou non. Ça ne s’applique pas à mon affirmation que la vérité n’existe pas.

– Euh… pourquoi pas ? demande Autrey.

– Autrey, soupire Marc, crois-tu vraiment être la première personne à poser cette question ? À demander comment nos croyances peuvent avoir un sens si aucune croyance n’a de sens ? C’est ce que disent toujours les étudiants la première fois qu’ils rencontrent cette philosophie – laquelle, je me dois de le signaler, a de nombreux partisans et une vaste littérature.

– Et donc, la réponse ? demande Autrey.

– Nous l’avons baptisé cette question le « problème de réflexivité », explique Marc.

– Mais la réponse, insiste Autrey.

– Crois-moi, Autrey, dit Marc avec un sourire condescendant. Cette question a été évoquée d’innombrables fois. C’est ridicule de la présenter comme une réfutation triomphale.

– Mais quelle est la réponse ?

– Bon, maintenant j’aimerai vous expliquer pourquoi la logique tue les mignons petits chatons…

Vous gaspillez votre temps, interrompt Darwin.

– Et je perds trace des moutons, dis-je en ajoutant un autre caillou.

L’inspecteur Darwin observe les deux interlocuteurs, qui semblent décidés à camper sur leurs positions.

– Ecoutez, dit Darwin d’un ton plus aimable. J’ai une solution à votre dispute.  Vous, dit-il à Marc, affirmez que les croyances d’un individu affectent sa propre réalité. Et vous, dit-il à Autrey, avez la conviction que Marc ne peut pas changer la réalité par ses seules croyances. Eh bien c’est simple : que Marc croie très fort qu’il peut voler, et qu’il se jette du haut d’une falaise. Marc se verra voler comme un oiseau, et Autrey le verra s’écraser au sol, et vous serez tous deux satisfaits.

– Ça parait raisonnable…, dit Marc, les sourcils froncés.

– Il y a une falaise juste ici, signale l’inspecteur Darwin.

Il y eut un moment de silence. Puis Autrey s’exclame :

– Attendez ! S’il est possible de modifier sa propre réalité, tout le monde est déjà partit habiter un univers intérieur. Et donc les gens autour de vous ne sont que les fruits de votre imagination, et vous n’avez rien à leur prouver…

De la falaise voisine s’élève un long hurlement, interrompu par un choc sinistre. L’inspecteur Darwin ouvre son carnet à la page du patrimoine génétique humain et corrige légèrement la fréquence des allèles de Marc.

– Etait-ce vraiment nécessaire ? demande Autrey, l’air vaguement nauséeux.

Nécessaire ? répond l’inspecteur Darwin d’un ton perplexe. Ça a juste eu lieu… Je ne suis pas sûr de comprendre la question.

Autrey et moi revenons à notre seau. C’est l’heure de rentrer les moutons. Il ne faudrait pas oublier les moutons. Sinon, à quoi bon ?

Original : The Simple Truth – Eliezer Yudkowsky

Séquence : Carte et territoire

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Une réflexion sur “La simple vérité

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